jeudi 23 mai 2013

Reçu ce matin

D'un correspondant qui ne parvenait pas à laisser un commentaire :

In « Paris ma bonne ville » Fortune de France III – Robert Merle –



Si fait, dit Ramus avec un vif brillement de l’œil, Aristote a un grand mérite : il enseigna la mécanique, preuve qu’il ne déprisait point la populaire et commune usance de la mathématique comme Platon avait fait, lequel ne voyait en elle qu’une pure contemplation, sans permettre à ses disciples de se souiller en mettant la main à ses applications. Ha ! Monsieur ! Que de mal a fait au monde cette lamentable erreur de Platon ! Car, à laisser dépérir l’usance que l’on
fait de la mathématique, la mathématique elle-même dépérit. Raison pour quoi,
depuis les anciens Grecs, la mathématique a fort chétivement prospéré au point
qu’en France elle est ce jour d’hui tout à plein désenseignée, et n’est connue,
pour les besoins de leurs états, que des marchands, des navigateurs, des
orfèvres et des trésoriers royaux.

— Quoi ? dis-je, béant, la mathématique en France désenseignée, alors qu’en Allemagne, elle fleurit ! Comment cela est-il possible ?

— Monsieur de Siorac ! dit Ramus, sa forte face s’animant de dol et de courroux, le Roi ayant créé pour moi la première chaire de mathématique du Collège Royal, je l’occupai non sans éclat ni utilité pendant dix ans – au bout desquels ayant quitté la religion du Roi, je dus aussi quitter ma chaire, laquelle fut achetée par un quidam qui savait à vrai dire quelque mathématique, mais bientôt lassé par l’âge, la revendit. Et savez-vous qui l’acheta ?

— Non point, dis-je, étonné de la fureur qui agitait Ramus, ses mains, ses bras et sa tête branlants en son irréfrénable ire.

— Un indocte ! hucha Ramus, un indocte qui n’en sait totalement rien ! un indocte qui n’en a fait ni étude ni profession ! un indocte qui publiquement se gausse de la science qu’il est censé enseigner et a le front de répéter que la mathématique n’est qu’abstraction tant vaine et fantastique qu’elle ne peut apporter aucune utilité à la vie humaine !

Ayant dit et comme étouffé par son propre courroux, il s’accoisa, tout le corps cependant frémissant. Et comme je l’envisageais béant et à vrai dire quasi douteur et incrédule, Pierre de l’Étoile, discernant ma doutance, dit d’un air grave :

— Cela est vrai, Monsieur de Siorac, combien que cela puisse paraître en raison incrédible. Cet « indocte », comme dit M. de la Ramée, se nomme Charpentier, il ne sait pas un traître mot de la mathématique et s’il a pu en acheter la chaire au
Collège Royal, c’est en raison du puissant appui que lui apportèrent le Duc de
Guise et les Jésuites, pour ce que notre quidam est catholique zélé, dévot,
hurlant avec les loups, au demeurant petit homme venimeux, fielleux et
rancuneux qui hait à mort notre ami que voilà – lequel a confondu son
abyssale ignorance.

— Ha ! dit Ambroise Paré, arrêtant sa lente mastication, je connais bien ces haines sorboniques ! À chaque fois que les découvreurs de notre temps, saillant de l’ornière scolastique, ont trébuché sur quelque vérité, il n’est si petit pédant en Sorbonne, qui, juché sur Aristote comme un corbeau sur un clocher, n’ait
croassé contre eux un milliasse d’injures ! Ainsi contre moi pour avoir
osé mettre la main à la pâte et découvrir au bout de mon cotel ce que mes
censeurs n’avaient pu trouver dans leurs livres. Et pourtant, bien peu chaut à
la commune usance et à l’utilité publique qu’un quistre hérissé de grec aille
pillant Hippocrate et en sa chaire royale caquette de la chirurgie, si sa main
n’y a d’abord besogné ! Ce n’est point dans une bibliothèque mais c’est
sur le champ de bataille que j’ai imaginé de ligaturer les artères.

— Ha ! Révérend Maître ! criai-je avec chaleur, les navrés de nos guerres vous en auront une reconnaissance éternelle, car à vrai dire la cautérisation des plaies des amputés par l’huile et le feu entraînait un pâtiment affreux !

— Lequel, dit Ambroise Paré en secouant la tête, venant après l’amputation, était si strident que souvent il entraînait la mort. Quoi observant et ayant dans les oreilles les hurlements des soldats dont on brûlait cruellement les membres amputés, je me dis que, le flux du sang s’écoulant par les artères, il me suffirait, les ayant pincées, de les lier pour que le flux cessât.

Ce qui parut tout simple à être énoncé aussi simplement qu’il le fit, tant est enfin qu’on s’étonnait qu’aucun chirurgien au monde n’y eût rêvé avant lui. Et pourtant, me pensai-je, celui-là qui l’a trouvé ne savait ni grec ni latin, et n’était point docteur médecin 

Vous avez bien dit, Paré, dit Ramus s’échauffant, mettre la main à la pâte, voilà ce que nos escouillés de Sorbonne ne sauraient à quiconque pardonner, eux qui sont assis dans leur trou de rat à se conchier sans fin de leur fausse science livresque ! Ainsi l’indocte Charpentier, déprisant ce qu’il ne sait, va répétant que « compter et mesurer sont les fientes et les ordures de la mathématique ». Et nos
platoniciens d’applaudir, qui mettent la contemplation des idées au-dessus de
tout. Et certes, poursuivit-il (ce mot « certes » trahissant le huguenot, comme je le savais de la veille par Mme des Tourelles), les théorèmes de la mathématique sont, de soi, admirables et profonds, mais combien plus émerveillables les fruits qu’on en tire pour la commodité de l’homme ! Je tiens les spéculations sur l’essence des entités mathématiques pour vaines et sans profit. La fin des arts est dans l’usance qu’on en fait, tant est qu’il est à la fin au rebours du bon sens de chercher l’or au-dedans de la terre si on néglige de cultiver les légumes à sa surface.

— Ha ! dis-je, l’excellent apophtegme et comme il agréerait à mon père s’il le pouvait ouïr de vous !

— Raison pour quoi, reprit Ramus, Archimède est grand, point seulement par ses théorèmes, mais par les applications qu’il en fit : la vis sans fin, la poulie, les roues dentées, les machines de guerre, et jusqu’à ces grands miroirs par quoi il incendiait les navires romains qui assiégeaient sa petite patrie. Savez-vous, Monsieur de Siorac, poursuivit-il en se tournant vers moi qui l’oyais avec ravissement, savez-vous que les Sorboniques m’ont blâmé pour avoir inséré dans mon livre sur l’arithmétique des méthodes de calcul qui sont de commune usance parmi les marchands de Saint-Denis ? On n’a point osé dire que ces méthodes étaient fausses et, havre de grâce ! comment l’eût-on prouvé ? Mais on a
prétendu qu’elles étaient souillées par la pratique qu’en faisaient les gens
mécaniques ! Ha ! cria-t-il en élevant les deux bras en son récurrent
courroux, le mauvais préjugé de ces pédants pédantizés !