samedi 21 mai 2016

A propos de réactions de Maillard

Dans d'autres lieux, j'ai expliqué que j'étais un peu  fautif d'avoir exagérément promu  les "réactions de Maillard", au point que, aujourd'hui, des personnes des métiers de bouche, ignorant toute l'histoire, m'expliquent que les réactions de  Maillard sont responsables de tous les brunissements que l'on observe en cuisine. On met  dit aussi que ces réactions n'ont lieu qu'à haute température.

Pourtant... Pourtant, les réactions de Maillard n'incluent pas les caramélisations, qui ont également lieu à haute température. Pourtant les réactions de Maillard ont également lieu (hélas)  à température ambiante, étant notamment responsables de l'opacification du cristallin des personnes souffrant de diabète !

Et puis, qu'est-ce qu'une réaction de Maillard ? Même le milieu des sciences de la nature, notamment des sciences et technologies des aliments, ont des idées parfois bien vagues à propos des réactions de Maillard.
Là, à l'occasion du Colloque du 4 février 2016, consacré aux  "réactions et produits de Maillard", j'ai refais une histoire chimique des  réactions de  Maillard, et je crois que tout est clair : alors que les réactions des sucres et des acides aminés étaient connues dès Schiff, Maillard n'a découvert qu'une chose, à savoir que les mêmes réactions avaient lieu avec des  peptides ou des  protéines à la place des acides aminés.

Un texte précis est en ligne sur http://www.academie-agriculture.fr/publications/n3af/n3af-2016-3-maillard-products-and-maillard-reactions-are-much-discussed-food. 


Ref : Hervé This, 2016.  “Maillard   products”   and “Maillard reactions” are much discussed in food science and technology, but do such products   and   reactions   deserve   their name? Notes Académiques de l'Académie d'agriculture de France / Academic Notes from   the   French   Academy   of   Agriculture , 3, 1-10.

dimanche 15 mai 2016

Dieu vomit les tièdes.

On se souvient que des phrases sont affichées sur les murs de mon bureau, en très gros caractères. Certains visiteurs croient que ces mots sont écrits pour eux, mais ils se trompent : ces monitions sont pour moi, d'abord pour moi, car dans cette entreprise de la recherche scientifique, il faut que je n'oublie pas des idées importantes.
"Dieu vomit les tièdes" : ici, c'est une phrase de la Bible qui est face à moi. Évidemment, si elle figure ainsi, ce n'est pas pour des raisons religieuses, mais scientifiques. Or les sciences de la nature sont si belles que je ne peux même pas penser que je puisse être tiède (pour la science) et que je doive être encouragé. Ne me complaisant  jamais dans une tiédeur trop confortable, trop paresseuse, je ne vois vraiment plus pourquoi j'ai cette phrase en face de moi. Une idée ?

samedi 14 mai 2016

La couleur des fruits

On m'interroge sur la  couleur des fruits ? Fruits, légumes... Il s'agit de tissus  végétaux, et la réponse est identique.

Commençons par observer que certains composés sont plutôt solubles dans l'eau, et d'autres dans l'huile. C'est vrai pour les composés de toutes sortes, qu'ils soient par ailleurs odorants, sapides... ou colorants. Et un composé insoluble dans l'eau ne colorera jamais de l'eau, tandis qu'un composés soluble dans l'eau ne colorera jamais de la matière grasse.
Pour les végétaux, les couleurs sont principalement dues aux chlorophylles, aux caroténoïdes, aux composés phénoliques, mais aussi à des composés de quelques autres classes, telles les bétalaïnes, dans les betteraves. Si les chlorophylles et de nombreux caroténoïdes sont insolubles dans l'eau, les composés phénoliques, eux, sont solubles.
Quelles conséquences ? Que l'eau de cuisson des carottes ne sera que peu colorée, tout comme celle de cuisson des haricots, par exemple. Les caroténoïdes des carottes, ou les chlorophylles et les caroténoïdes des haricots reste dans le tissu végétal, sans pouvoir se dissoudre dans l'eau. En revanche, l'eau de cuisson de cerises ou de fraises, elle, prend une couleur, parce que les couleurs des fruits et fleurs est souvent due aux composés phénoliques, notamment les anthocyanes.
Parfois, les résultats expérimentaux sont moins faciles à interpréter. Par exemple, les tomates sont rouges principalement en raison de la présence de particules de tissu végétal contenant les pigments insolubles dans l'eau, de sorte que si l'on filtre bien une purée de tomate, l'eau que l'on récupère n'est pas rouge, mais simplement dorée. Il en va de même pour les chlorophylles. Inversement, on pourrait colorer de la matière grasse avec des gouttelettes d'eau  où des composés phénoliques seraient dissous.

jeudi 5 mai 2016

Quand les lois sont mauvaises, il faut les changer.

Par les temps qui courent, une phrase comme "Quand  les lois sont mauvaises, il faut les changer" fait évidemment penser aux députés. En réalité, cette phrase qui est sur le mur de mon bureau concerne d'abord les sciences de la nature, car ces dernières fondent leurs théories sur des lois... qu'il faut  absolument changer, qu'il faut sans cesse changer !

Voir la suite sur http://www.agroparistech.fr/Quand-les-lois-sont-mauvaises-il-faut-les-changer.html

dimanche 1 mai 2016

Snacking et innovation

Snacking ? Un mot anglais qu'il faut examiner soigneusement. Innovation ? J'en ai largement discuté dans mon Cours de gastronomie moléculaire N°1.

Aujourd'hui, un podcast, à ce propos :
Plateforme APT : http://www.agroparistech.fr/podcast/Snacking-et-Innovation.html

Questions d'huile et de frites

On m'envoie un lien : un homme est mort, "tué par sa friteuse". A l'analyse, c'est l'huile qui s'est enflammée, et qui s'est renversée sur lui, sans doute parce qu'il tentait d'éteindre l'incendie. Au-delà du drame, qu'il faut déplorer, il y a la nécessité de donner quelques informations importantes, pour tous ceux qui font chauffer de l'huile.

1. Chauffer de l'huile à 180 °C, voire plus, c'est faire quelque chose de très dangereux, qu'on ne ferait sans doute pas dans l'environnement contrôlé d'un laboratoire !
D'autant que, quand on utilise  des casseroles pour  faire chauffer de l'huile, on ne mesure pas la température, de sorte que la température peut monter bien plus qu'il n'est voulu.
Il y a donc le danger de brûlures, mais, aussi, le danger d'inflammation. Et s'il y a danger, il faut donc éviter les risques.


2. Quand l'huile est chauffée très fortement, elle peut s'enflammer spontanément. Et il faut donc absolument éteindre l'incendie.

3. Surtout, jamais d'eau pour éteindre un incendie de friteuse... sans quoi il y a en plus le risque d'une explosion, et de catastrophe absolue.
J'analyse :
- quand on verse de l'eau sur de l'huile (A NE PAS FAIRE !!!), elle est plus dense que l'huile, donc tombe sous l'huile
- mais quand l'eau est chauffée à plus de 100 °C, elle s'évapore
- or un petit gramme d'eau liquide  fait un litre de vapeur ; pour une quantité d'eau qui serait de l'ordre du kilogramme (un litre), l'évaporation conduirait à la formation de mille litres, soit un mètre cube
- l'apparition soudaine d'un tel volume de vapeur conduirait à la projection de toute l'huile qui serait sur la vapeur (on se souvient : de l'huile brûlante, et enflammée de surcroît)
- et la formation d'une grande quantité de gaz, soudainement, ferait un souffle  analogue à celui d'une explosion.
Bref, jamais d'eau sur de l'huile enflammée !

4. Que faire, alors ? Le mieux, prendre une grande casserole, ou un moule très large, et le poser sur la casserole enflammée, en même temps que l'on coupe la source de chaleur. Laisser l'objet posé au dessus de l'huile pendant quelque temps, sans toucher à rien. L'absence d'oxygène conduira à l'extinction des flammes, et l'on pourra alors attendre le refroidissement.

Bref, il y a des cas qu'il vaut mieux anticiper, et je me demande si tous les cuisiniers ne devraient pas bénéficier d'un exercice d'extinction d'huile enflammée (sur de très petites quantités), avant d'être autorisés à "conduire une cuisine".

A nouveau : quand il y a du danger, réduisons les risques !


samedi 30 avril 2016

Ne pas confondre les faits et les interprétations


Ne pas confondre les faits et les interprétations : le conseil fut donné il y a quelques décennies par Hubert Beuve-Méry, un des fondateurs du journal Le monde, mais elle s'impose évidemment en sciences de la nature (en plus de s'imposer, plus que jamais, pour le journal de Beuve-Méry).
Pour Beuvre-Mery, le bon journaliste sait faire la part des choses : il est honnête (ne fait certainement pas ce qui est décrit dans Le président, à la suite de la séquence https://www.youtube.com/watch?v=o6pcBGpag2o ), et présente d'abord les faits, avant les interprétations. Oui, même pour un journal d'opinion, il est honnête de  donner les faits. Ensuite, on peut utiliser ces derniers pour asseoir des opinions, des valeurs, des jugements.
D'où mon étonnement, il y  a quelques mois, quand j'ai assisté à une conversation où un journaliste d'un grand quootidien, parlant à auditoire dans une soirée, se disait parfaitement vertueux, selon lui, parce qu'il avait fait état de travaux qui étaient opposés à ses propres idées (en matière d'écologie). Sur  le coup, j'avais été intrigué, parce que je savais l'homme idéologiquement malhonnête... mais qu'il semblait y avoir  une certaine honnêteté dans cette affaire. Toutefois, quand on y pense bien, notre homme n'aurait-il pas mieux pas  fait de changer ses idées, puisqu'elles étaient contredites par les faits ? Oui, finalement, je vois moins de la vertu que de la bêtise ou de la malhonnêteté, dans ce comportement dont le journaliste se vantait. Passons... en tirant des leçons sur le crédit que l'on doit accorder au journal où cet homme travaille.

Plus positivement, donc, cette question des faits et des interprétations, qui donc a été énoncée pour le journalisme, est essentielle en sciences, où nous cherchons les mécanismes des phénomènes, c'est-à-dire des interprétations des faits. Le scientifique observe un phénomène, le quantifie, obtient des données, et il ou elle doit ensuite chercher des régularités, des mécanismes.
Sans des données fiables, nos recherches de régularités et mécanismes ne valent rien, ce qui justifie qu'un de mes amis chimiste répète à l'envi, et très  justement,  que "donnée mal acquise ne profite à personne".
Oui, il nous faut des faits bien établis, validés, et validés encore, afin que nous ne bâtissions pas des châteaux sur le sable, que ce soit sur un sol parfaitement ferme que nous érigeons nos théories. Sans quoi nos idées ne valent rien, et elles s'écrouleront au moindre coup de vent. Il faut donc d'abord les faits, puis les interprétations. Des faits bien établis, et des interprétations qui n'aillent pas au-delà de ce que les faits nous font penser.
Bien sûr, l'induction qui est au coeur du travail scientifique, dépasse les faits en ce qu'elle propose des prévisions de faits qui ne sont pas établis. C'est même là l'intérêt des théories scientifiques que de recouvrir d'innombrables situations par un même cadre théorique, de mieux décrire le réel, les phénomènes, mais il y a précisément ce risque d'aller élucubrer. Nous devons chercher les interprétations, les tester, avec prudence. Avec audace, mais avec raison, en ce que nous devons, quand nous avons fait une proposition théorique, chercher à la tester… en vue de la réfuter, car la science honnnête sait bien que nos théories ne sont que des descriptions approximatives, que nous devons donc améliorer sans cesse, pour nous approcher  d'une meilleure description du monde.
La description parfaite n'existe pas, mais nous sommes dans cette description de meilleure en meilleure, et, chemin faisant, nous décrivons des objets, notions, concepts, phénomènes, qu'il était impossible de voir auparavant.