samedi 14 septembre 2013

Pour se lancer dans la recherche

Je cherche des informations pour une de mes connaissances qui souhaiterait devenir " Chercheur en Gastronomie alimentaire " , cependant les informations trouvées ne sont que peu suffisantes... Néanmoins la question me revient toujours à l'esprit : quelle formation/études sont à effectuer afin d'arriver à ce métier ? 


  La gastronomie moléculaire étant une discipline spécifique des sciences quantitatives, la formation qu'il faut avoir est une formation dans cette discipline. Bien sûr, on peut se spécialiser en chimie (organique, analytique, etc.) ou en physique (matière molle, physique quantique, etc.), ou encore en physiologie sensorielle, mais il s'agira toujours d'apprendre à calculer, et d'être en mesure d'explorer les mécanismes des phénomènes qui surviennent lors de la préparation et de la consommation des aliments. Autrement dit, dans tous les cas, il faudra viser une formation en sciences quantitatives (ce qui est abusivement nommé "sciences"), en vue d'entrer dans une université ou un institut de recherche (INRA, CNRS...). A noter que, pour bien faire ce métier, il faut absolument avoir des capacités de calcul fermement assurées, et du goût pour cela, puisque la science quantitative passe par le "nombrage" des phénomènes (voir les billets de mes blogs, où j'explique cela très amplement).







Vient de paraître aux Editions de la Nuée Bleue : Le terroir à toutes les sauces (un traité de la jovialité sous forme de roman, agrémenté de recettes de cuisine et de réflexions sur ce bonheur que nous construit la cuisine)

mercredi 11 septembre 2013

Voir plus loin que le bout de son nez, plus loin que son intérêt personnel égoïste

Ce matin, je reçois un message qui dit en substance :

Ne serait-il pas urgent de trouver des solutions pour optimiser la conservation des produits à humidité intermédiaire dans l’artisanat , pour l’industrie
En travaillant sur l’AW  pour  les formulations au lieu d’utiliser systématiquement des emballages qui polluent
La pâtisserie note à note est bien sur très inintéressante mais si lointaine des préoccupations du quotidien ?


Ce message a reçu la réponse suivante : 

Merci de votre message.
Trouver des solutions pour optimiser la conservation  des produits à humidité intermédiaire ? Je ne crois pas que ce soit une bonne solution de détourner la recherche scientifique et technologique publique dans cette direction, et il vaut mieux, pour le bien collectif, réorganiser les circuits de production et de distribution, faire progresser la technologie pour éviter les conservations... contre lesquelles les solutions seront toujours du même type. On ne peut pas faire du "frais conservé", des carrés ronds !

Pour ce qui concerne les emballages je vous renvoie à une séance passionnante de l'Académie d'agriculture, consacrée aux emballages actifs : ce ne sont pas des "emballages" qui polluent, comme vous le prétendez, mais au contraire des emballages modernes, qui améliorent les produits.
La pâtisserie note à note loin des préoccupations du quotidien ? De votre quotidien personnel d'aujourd'hui, oui, (quoi que : regardez la cuisine moléculaire), mais pas de celui de vos enfants. Personnellement, je me préoccupe de ce qu'ils pourront avoir (ou non) à manger : voir la séance publique de l'Académie d'agriculture de France, et le billet de blog que je consacre à ce type de questions.

bien à vous






Vient de paraître aux Editions de la Nuée Bleue : Le terroir à toutes les sauces (un traité de la jovialité sous forme de roman, agrémenté de recettes de cuisine et de réflexions sur ce bonheur que nous construit la cuisine)

Les séminaires de gastronomie moléculaire reprennent lundi prochain !

Chers Amis
Les séminaires de gastronomie moléculaire reprennent lundi prochain, puisque ce prochain lundi est le 3e lundi du mois de septembre. Nous explorerons l'intérêt (éventuel) de la "sacrification" d'un peu de blanc en neige dans le chocolat fondu, lors de la confection des mousses au chocolat (sachant que le chocolat chantilly évite ce type de procédés, toutefois).
Le rendez vous est fixé à 16 heures, au 4e étage de l'Ecole de cuisine française du Centre Jean Ferrandi de la Chambre de commerce de Paris, au 28 bis rue de l'abbé Grégoire, Paris 75006.

Au plaisir de vous y retrouver, si vous voulez+pouvez !

samedi 7 septembre 2013

Vive la technologie : cuisinons des liebig !

Une sorte de paradoxe que de faire l'éloge de la technologie le dimanche, alors que la technologie est le métier de l'ingénieur, dont le nom a la même étymologie qu' "engigner" : le diable, raconte-t-on, engigna la mère de Merlin l'enchanteur, en vue de faire un pendant à Jésus Christ, de faire un fils qui perdrait l'humanité (mais un prêtre présent baptisa l'enfant à la naissance, de sorte qu'il perdit sa "malice", ne gardant que des pouvoirs surnaturels.
Vive la technologie ? La technologie permet la réalisation de l'utopie qu'est la science quantitative. D'accord, mais plus précisément ?
La technologie, c'est l'activité  qui cherche à appliquer les sciences quantitatives pour perfectionner les techniques. C'est un métier très particulier, et très extraordinaire puisqu'il transforme des connaissances en objets nouveaux du monde. Ces temps-ci, une partie frileuse du public refuse les avancées technologiques, les innovations techniques (et, même,  frémit à l'idée que la science poursuive son travail). Pourtant ces mêmes frileux utilisent des ordinateurs, des voitures, prennent le train, l'avion,  se brossent les dents avec des dentifrices dont ils ignorent tout de la constitution (pourtant bien perfectionnée par la technologie), portent des lunettes dont les verres sont des chefs-d'œuvre techniques...
Oublions donc ceux-là pour le moment et concentrons-nous sur la technologie. Elle doit être un état d'esprit,  comme je vais essayer de le montrer avec un exemple personnel. Un exemple qui a l'inconvénient d'être personnel (pardon, le moi est haïssable), mais qui, de ce fait, a l'avantage d'être attesté (alors que beaucoup de ce que l'on entend est douteux, de seconde main, etc.).
Cela se passe dans les années 1980 :  ayant compris que les protéines sont d'excellents  tensioactifs, qui permettent donc de faire des émulsions,  je vois une feuille de gélatine sur ma paillasse, au laboratoire. La gélatine ? C'est une matière faite de protéines. Peut-on  donc  faire une émulsion à partir d'eau, de gélatine et d'huile ? L'expérience n'est ni difficile ni longue,  et la réponse est immédiatement donnée : on obtient une émulsion.
Toutefois on n'a pas fait là une grande découverte scientifique, et une saine méthode scientifique doit nous pousser à quantifier les phénomènes, en l'occurrence à caractériser quantitativement l'émulsion. Un microscope fut donc utilisé : apparurent des gouttelettes d'huiles dispersées dans l'eau. Sur de telles images, les molécules de gélatine n'apparaissent pas, évidemment, mais on sait  (pour 1000 raisons chimiques) qu'elles sont soit aux interfaces, soit dissoutes dans l'eau. Où sont-elles ? Il faut passer du temps à cette question, répéter l'expérience, regarder,  regarder encore et... ... soudain, on voit deux gouttelettes d'huile voisines fusionner, puis deux autres, deux autres,  et ainsi de suite, mais contrairement à une coalescence telle qu'il s'en produirait si l'on avait fouetté de l'huile dans l'eau pure, la coalescence particulière des émulsions d'huile dans l'eau stabilisées par de la gélatine cesse de coalescer à partir un certain moment.
Voici l'état final :
2. Mayo gélifiée sans flash
Pourquoi ? Parce que l'émulsion est prise dans un gel physique.
Une émulsion prise dans un gel  physique ? Et si l'on en faisait de la cuisine ? Cela, c'est mon invention des « liebigs » (du nom du chimiste allemand Justus von Liebig, évidemment).
Remplaçons l'eau par un liquide qui a du goût, ajoutons  de la gélatine, ou tout autre composé qui permettra à la fois une émulsification et  une  gélification physique, utilisons de l'huile ou tout  autre corps gras sous forme liquide, et nous pourrons reproduire l'expérience, obtenir une espèce de sauce nommée liebig, un nouveau système, tout comme l'ont été mayonnaise,  crème fouettée,  parmentier, caramel, etc..
Moralité : les liebigs  sont une préparation nouvelle, maintenant bien comprise, fruit d'un transfert technologique. Il résulte de ce moment particulier  où l'on s'est demandé : "et en cuisine, qu'est-ce que cela donnerait ?" Ce moment particulier n'est pas un moment scientifique, mais un moment technologique.
Vive la technologie !




Vient de paraître aux Editions de la Nuée Bleue : Le terroir à toutes les sauces (un traité de la jovialité sous forme de roman, agrémenté de recettes de cuisine et de réflexions sur ce bonheur que nous construit la cuisine)
De: "christelle xxxx"
À: "Hervé THIS"
Envoyé: Dimanche 8 Septembre 2013 01:15:06
Objet: recherche de recettes expliquées sur internet

bonjour,
je souhaiterais faire des recettes traditionnelles en sachant ce qui se passe chimiquement et physiquement
merci
 
 
 
Voici la réponse qui a été faite : 
 
 
bonjour
En réponse à votre demande, je peux vous signaler :
- les comptes rendus des séminaires de gastronomie moléculaire, où, chaque mois, nous explorons une recette : https://sites.google.com/site/travauxdehervethis/Home/vive-la-connaissance-produite-et-partagee/animation-scientifique/comptes-rendus-des-seminaires-inra-de-gastronomie-moleculaire
- mon site, https://sites.google.com/site/travauxdehervethis/, où il y a des milliers de pages, dont certaines pourront vous intéresser (vous y trouverez notamment des vidéos, des podcasts, les CR des séminaires
- surtout mon livre Révélations gastronomiques, où je décortique des recettes classiques.

A venir, dans les mois qui viennent, un livre "Explorer la cuisine", qui correspond au Cours de gastronomie moléculaire présent en podcast sur le site d'AgroParisTech, ainsi qu'un autre livre, bien plus amusant... et qui est encore un secret !

bon dimanche
 
PS. Si vous voulez recevoir régulièrement les comptes rendus des séminaires de gastronomie moléculaire, il suffit de me demander d'ajouter votre email sur la liste de distribution. 

mardi 3 septembre 2013

Le constructivisme culinaire

Nouvelle cuisine, cuisine moléculaire, cuisine note à note... Voilà des tendances, plus ou moins durables, des courants qui animent ou animeront la cuisine. Ces dernières décennies, j'en ai proposé plusieurs qui n'ont pas eu de succès, sans doute parce que les temps n'étaient pas mûrs, que la difficulté était trop grande.

Par exemple, le constructivisme culinaire : cette affaire repose sur l'observation selon laquelle une gelée d'agrumes posée sur du saumon fumé fait un plat moins frais, en fin de dégustation que du saumon fumé posé sur une gelée d'agrumes.
Observons  d'ailleurs que les nappage des gâteaux sont souvent ainsi construits, avec la gelée par-dessus. Et si c'était une erreur ? Évidemment, dans le cas des gâteaux, ce que l'on veut, c'est faire une couche brillante en surface, le nappage s'impose par-dessus, mais le goût ?
Autre exemple, la présence de quelques brins d'un aromate tel que la ciboulette, le persil, le cerfeuil, le basilic, au-dessus d'un plat. Ces brins n'ont pas seulement une fonction décorative, et il suffit de faire l'expérience de goûter pour s'apercevoir qu'ils forcent à mastiquer longuement, et, donc, qu'ils augmentent goût.

En substance, c'est cela le constructivisme culinaire : construire le plat, en vue d'effets gustatifs particuliers.

On dira que toute la cuisine est ainsi conçue ? Non ! Le plus souvent, la cuisine n'est que l'exécution de recettes,  et l'on aurait bien intérêt à réviser toutes ces dernières selon l'idée du constructivisme culinaire.
Une choucroute ? Ce n'est  généralement qu'une accumulation. Un cassoulet ? Idem. Pourquoi ne pas faire mieux, pourquoi ne pas conserver les éléments et construire ?
Car derrière l'idée du constructivisme culinaire, il y a cette idée essentielle selon laquelle  le construit est « bon », parce qu'il signale aux mangeurs qu'on s'est préoccupé d'eux. On leur dit « je t'aime » : n'est ce pas suffisant pour qu'il pense qu'il y a de la beauté ?

Et c'est ainsi que je propose cette  hypothèse : le beau  serait-il le construit ? Regardons maintenant autour de nous : les arbres, les rues, les moindres éléments de notre environnement... Sont-ils beaux ? En voyons nous la construction ?









Vient de paraître aux Editions de la Nuée Bleue : Le terroir à toutes les sauces (un traité de la jovialité sous forme de roman, agrémenté de recettes de cuisine et de réflexions sur ce bonheur que nous construit la cuisine)

jeudi 29 août 2013

Des questions à propos de daubes



Ma passion publique pour les extraordinaires phénomènes qui se produisent lors des transformations culinaires me  conduit  à recevoir de nombreux messages par courriel, et, souvent, on me pose des questions sur la cuisine. Parfois,  mais parfois seulement,  j'affiche ces  questions sur le blog « gastronomie moléculaire » et je donne la réponse. Toutefois, pour une réponse que j'ai, il y a des millions de questions ouvertes. 

Voilà notamment pourquoi nous n'avons aucune difficulté à nous réunir chaque mois depuis maintenant plus de plus de 17 ans,  à l'Ecole supérieure de cuisine française, à Paris, pour nos séminaires de gastronomie moléculaire.
Dans chaque séminaire, nous considérons une question, une seulement, nous l'analysons, et nous faisons des expériences pour l'explorer.  Les comptes rendus de ces séminaires sont donnés sur mon site http://sites.google.com/site/travauxdehervethis/, notamment, et leur teneur est également donnée dans la revue La Cuisine collective.

Toutefois, nous sommes amenés à sélectionner très durement les questions que nous explorons au cours des séminaires, car certaines questions sont très « locales ». Pas inintéressantes, mais locales. Par là, je veux dire que leur  étude risque  de ne pas apporter grand-chose à notre connaissance, ou, du moins, de ne pas faire effondrer un très grand pan de la montagne de notre ignorance.

Par exemple, on me dit que la présence de feuilles de figuier dans une daube permet d'attendrir la viande. Est-ce vrai ?

Je n'en sais rien, et j'en doute.
Oui,  le suc du figuier  contient des enzymes protéolytiques, des protéases, qui attaquent les protéines de la viande, et attendrissent cette dernière. C'est d'ailleurs pour cette même raison que certaines populations enveloppent les viandes dans des feuilles de papaye, ces dernières libérant une enzyme protéolytique, une protéase, la papaïne.
Toutefois,  les enzymes sont elles-mêmes des protéines, c'est-à-dire comme des fils repliés sur eux-mêmes. Or l'activité  protéolytique des protéases, comme l'activité enzymatique des autres enzymes,  dépend de ce repliement. Ce repliement  très spécifique est perdu lors du chauffage,  et c'est la raison pour laquelle je doute  que des protéases puissent conserver leur action protéolytique lors d'une cuisson.
Bien sûr le mot « chauffage » n'a guère de sens, car sortir un poulet du congélateur, c'est déjà le chauffer. Il est donc essentiel de spécifier une température de chauffage. Dans une daube, si l'on atteint le frémissement, la température est d'au moins 80 degrés, une température à laquelle la majorité des  enzymes sont dénaturées, perdant leur activité. Et   voilà pourquoi je veux une action protéolytique des feuilles de figuier.

Bien sûr,  il pourrait y avoir des actions d'autres sortes, en raison d'un contenu en composés phénoliques, par exemple. On peut tout imaginer,  mais si l'on peut tout imaginer, pourquoi imaginer plutôt une action qu'une absence d'action  ? Il y a une infinité d'actions possibles et une infinité d'actions impossibles.

Faut-il perdre du temps à aller explorer d'abord le très improbable ? C'est là une question de stratégie, et aussi de circonstances, et  c'est seulement  au cas où la précision culinaire qui m'est indiquée  aurait une importance particulière que je crois  devoir me résoudre à y passer du temps.
Pour les feuilles de figuier et les daubes,  la précision n'a été donné qu'une fois, et je ne l'ai pas trouvé en dans les sources écrites. L'imagination humaine étant infinie, je crains  devoir ne pas m'intéresser expérimentalement à cette question.
Et vous ?









Vient de paraître aux Editions de la Nuée Bleue : Le terroir à toutes les sauces (un traité de la jovialité sous forme de roman, agrémenté de recettes de cuisine et de réflexions sur ce bonheur que nous construit la cuisine)