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vendredi 8 août 2014
Ne cherchons pas les causes des faits qui n'existent pas.
Un ami m'envoie une précision culinaire à propos d’aïoli : les aïolis monteraient mieux quand on utilise de l'huile d'olive de l'année précédente. Pourquoi cette pratique, m'interroge-t-il ?
On sait qu'un torchon rouge agité devant un taureau conduit ce dernier à charge, mais, cette fois, résistons. Résistons, car les précisions culinaires sont loin d'être toutes justes, et des décennies de travail m'ont montré qu'il vaut mieux être prudent. Ce serait naïf de d'aller chercher la cause d'un effet qui n'existe pas.
L'aïoli ? C'est une sauce qui se compose exclusivement d'ail et d'huile d'olive. Pas de moutarde, sans quoi on produit une rémoulade ; pas d'oeuf, sans quoi on produit une mayonnaise à l'ail.
Pour faire un aïoli, on prenait jadis un mortier, des gousses d'ail, et l'on produisait d'abord une pâte à l'aide d'un pilon actionné répétitivement. Puis, toujours en pilant, on ajoutait de l'huile goutte-à-goutte et l'on s'arrêtait en quand la sauce avait pris une consistance de pommade.
Pourquoi cette transformation ? Parce que les gousses d'ail contiennent de l'eau pour plus de moitié, mais aussi des composés variés tels que les phospholipides des membranes, des protéines... Quand on ajoute de l'huile d'olive en pilant, le pilon divise les gouttes d'huile en microgouttelettes qui sont dispersées dans l'eau, les composés tensioactifs favorisant l'émulsion. Finalement, on obtient une émulsion très concentrée en huile, comme le serait une mayonnaise, par exemple, et le fait que les gouttes d'huile soient tassées les unes contre les autres prévient leur mouvement, et donc l'écoulement de la sauce.
La qualité de l'huile, dans cette affaire ? On peut bien sûr imaginer que le vieillissement de l'huile d'olive conduise à l'apparition de composés tensioactifs ou de composés qui stabiliseraient les émulsions par divers phénomènes. Toutefois, il y a tous les tensioactifs qu'il faut dans l'ail utilisé, à condition que l'on ait bien désagrégé les gousses, et les cellules qui composent ces dernières. On pourrait avoir le même phénomène que pour la tapenade, avec les mixers modernes : si l'on se contente de séparer les cellules, et non pas de les désagréger, ce qui libère leurs composés, alors on peut avoir des problèmes. Toutefois, si l'on a bien fait une pâte avec l'ail, le risque est faible.
Surtout, je propose d'interpréter.
Je propose d'interpréter en observant que, comme pour la tapenade d'ailleurs, quand le travail de l'ail est insuffisant, la sauce peut rater.
Or mes études m'ont montré que les préparations qui ratent suscitent généralement plus de précisions culinaires que les autres. Le praticien se met alors à imaginer toutes les causes possibles : les règles féminines, la température, l'influence de la lune... ou la qualité de l'huile !
Il en va là de la pensée magique (voir Les précisions culinaires, Editions Quae/Belin), et la gastronomie moléculaire vient fort heureusement nous aider à mieux comprendre, au lieu de nous laisser en compagnie des démons. Pour l’aïoli, ne prenons pas nécessairement une huile ancienne, peut-être rancie, et privilégions des huiles dont nous choisirons d'abord le goût.
Vient de paraître aux Editions de la Nuée Bleue : Le terroir à toutes les sauces (un traité de la jovialité sous forme de roman, agrémenté de recettes de cuisine et de réflexions sur ce bonheur que nous construit la cuisine)
Libellés :
aïolli,
gastronomie moléculaire,
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précision culinaire,
sauce
lundi 29 avril 2013
Les premières fraises sont là
Mardi 30 avril : La Connaissance par
la lorgnette de la gourmandise : les premières fraises sont
là...
Les premières fraises sont là... et
l'on dit qu'il ne faut pas les laver, sans quoi elles perdent leur
goût.
Je déteste ce genre d'indications,
parce qu'elles ne sont assorties d'aucune aide ! Souvent, on ne
dispose que de fraises qui ont besoin d'être lavées, d'un côté,
et l'on est entravé par un « savoir » d'autre part. Que
faire ?
Les sciences quantitatives ont ceci de
merveilleux qu'elle est très irrespectueuse des savoirs !
Contrairement aux fausses sciences, aux pseudo-sciences que des
charlatans exercent le plus souvent aux dépens du porte-monnaie des
citoyens, les sciences quantitatives ne cessent de chercher à
réfuter les savoirs... en vue d'en améliorer la qualité. Elles ne
cessent de « travailler » en vue de produire autre chose
que du toc, que du sable ; elles ne cessent d'affermir le socle
intellectuel sur lequel nous reposons notre pensée.
Bref, face à nos fraises sales, il
faut réfléchir, et, mieux encore, réfléchir en physico-chimiste.
Cette réflexion doit-elle être d'abord une analyse de ce qui se
passerait si l'on lavait les fraises ? Je crois que non :
pourquoi chercher des effets à une cause qui n'existerait pas ?
Ce serait là une grande perte de temps ! Il vaut bien mieux
commencer par expérimenter, et c'est cela qui est fait, chaque mois
depuis maintenant plus de 12 ans, dans nos « séminaires INRA
de gastronomie moléculaire » : nous partons d'une
« précision culinaire », et nous la testons.
Une parenthèse, à nouveau, à propos
de la terminologie « précision culinaire » : elle
désigne tout ce qui n'est pas une « définition ». Par
exemple, à propos de bouillon de boeuf, la définition du mets est
la suivante : prendre de la viande, de l'eau, et chauffer
pendant quelques heures. A cette définition s'ajoutent une série de
précisions, qui sont nommées selon les cas proverbes, astuces,
trucs, tours de main, dictons, on dit, maximes... Par exemple... « on
dit que les fraises ne doivent pas être lavées sans quoi elles
perdent leur goût ».
Ce point de terminologie étant fait,
pardonnez moi d'en ajouter un autre, parce que le titre du séminaire
est « séminaire de gastronomie moléculaire » :
gastronomie moléculaire ? Je sais que même parmi les
scientifiques engagés dans la science des aliments, il reste une
confusion entre gastronomie moléculaire et cuisine moléculaire.
C'est pourtant simple : la cuisine moléculaire, c'est de la
cuisine ; et, plus précisément, une cuisine qui se fait à
l'aide d'ustensiles rénovés, modernisés. La gastronomie
moléculaire, d'autre part, c'est de la physico-chimie, une science
quantitative qui cherche les mécanismes des phénomènes qui
surviennent lors des opérations culinaires. Si on lave une fraise et
si elle perd son goût, alors la gastronomie moléculaire s'intéresse
à l'éventuelle perte de goût de la fraise...
Mais la fraise perd-elle sont goût
quand elle est lavée ? L'expérience, donc, a été faite lors
d'un séminaire : nous avons choisi des fraises de diverses
variétés, nous avons lavé certaines, pas d'autres, et nous avons
organisé une analyse sensorielle, afin de savoir s'il y avait perte
de goût des fraises lavées... et nous n'avons finalement observé
aucune différence !
Amies cuisinières, amis cuisiniers, ne
craignez plus de laver vos fraises, car même après une minute de
trempage de fraises coupées, le goût n'était pas affaibli de façon
détectable par les dégustateurs que nous avions réunis !
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